Le besogneux.

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[…] Joyeux luron ne dédaignant point la chopine, il fut en son temps et par son emploi qui l'appelait çà et là, un fameux coq de village auquel la rumeur publique attribua quelques paternités douteuses plus ou moins fondées ; dame ! à cette époque-là, bien que passés sous silence, les accidents n'étaient pas si rares… Dès les premiers beaux jours, il nettoyait à grands coups de faux les talus des chemins vicinaux ou le bord des routes, ce qui l'appelait aux quatre coins de la commune et se rendant d'un hameau à l'autre, au hasard des caprices municipaux, glanait le moindre potin. C'était bien avant que ces « machines à refouler le boulot », selon son expression favorite, n'empiétassent sur son domaine pour le reléguer au rang de patriarche. Il n'était pas rare qu'on l'invitât à boire ou même, que par temps chaud, quelque donzelle — voire une maîtresse de maison — lui apportât le rafraîchissement sous la forme d'un coup de piquette qu'il s'enfilait à grandes lampées ; peu regardant sur la marchandise, pas rare non plus qu'alors, l'esprit plus léger et l'œil égrillard, il ne lui fît une proposition sans ambiguïté qui, en certaines occasions, si elle ne lui valait pas une volée de bois vert, se soldait par une discrète acceptation. « Ah, si tu savais ! Derrière ce buisson, c'est qu'il s'en est passé de belles ! »
Un soir qu'il prenait l'apéritif à la maison, le pastis aidant, il avait conté ses exploits avec la sourde-muette du hameau voisin : « Elle tenait la bouteille et pardi, elle ne disait rien ! Je m'approche, je la regarde dans les yeux, et je lui mets la main au cul : elle ne bronche pas ! » Puis d'expliquer avec force détails, que bien que muette, elle avait quand même une façon fort bruyante de s'exprimer en certaines occasions par l'émission intempestive de sons gutturaux qui, à défaut d'être variés, n'en étaient pas moins significatifs ! Puis de rajouter, faussement sérieux, en tout cas d'un pragmatisme désarmant : « Bah, de toute façon, comment aurait-elle pu se plaindre ? »
Ainsi, ses chroniques crues, mais vivifiantes bercèrent-elles mon enfance ; il y était question de tout et de rien, mais elles se nourrissaient surtout d'interdits propices à leur procurer cette incomparable saveur : de braconnage plus que de chasse — de quelle manière tel lièvre avait été calotté dans les maïs —, de cocufiages renommés, de querelles de voisinage, sans oublier les impayables — mais véridiques — histoires de curés… S'il usait de jurons, ceux-ci, bien qu'irrévérencieux envers la religion, ne revêtaient que rarement un caractère insultant ou scatologique et s'inscrivaient plus, en fonction du contexte, dans la lignée des morbleu, saperlotte ou jarnicoton : si le très classique « Nom de dieu ! » exprimait l'énervement ou la révolte, « Chapeau de la dame ! » manifestait en revanche l'étonnement ou la surprise…
élective que confère l'appartenance à un milieu clos : du fait de son illettrisme et donc de son ignorance des événements jusqu'à l'arrivée de la télévision, le monde extérieur et lointain ne représentait rien de tangible ; par-delà les limites floues de son territoire, sa vision du monde ne se bornait qu'aux conséquences effectives que celui-ci pouvait engendrer sur son quotidien et contribuait à une forme de bien-être. Aussi, un jour que mon père l'emmena à la pêche aux écrevisses à une vingtaine de kilomètres, tel Napoléon devant les pyramides, eut-il cette phrase magnifique en contemplant le paysage autour de lui : « Quand même… C'est bien grand la France ! » […]

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