Terre de silence.



Extrait 4

[…] Les hasards de l’histoire et du relief ont fait de cet endroit la ligne de séparation entre deux pays: pas depuis si longtemps, du reste ; ainsi de chacun des côtés se sont développées en parallèle deux civilisations à la fois fort proches et fondamentalement distinctes par leurs coutumes, leurs habitudes de vie et leur identité. Mais n’allez surtout pas suggérer à l’un de nos braves autochtones qu’il aurait du sang italien dans les veines ! Il y a là pour le moins un ostracisme de façade envers des voisins longtemps considérés comme plus infortunés donc nécessairement déshérités et foncièrement calamiteux. D’ailleurs hormis quelques-uns qui ont prospéré sur la Côte, les autres qui sont venus par ici, n’avaient-ils pas été dévolus aux basses besognes ? Domestiques, ouvriers agricoles, bûcherons, tâcherons de tous genres et sans grande vertu dans les plus laborieuses entreprises, tous ont dû trimer ferme pour affirmer un semblant d’identité avant de s’affirmer eux-mêmes, par le glissement des générations comme partie prenante dans la vie du pays. Mais le temps a fait son œuvre et ici comme ailleurs, toutes ces disparités se sont gommées dans un creuset commun dont l’école de la République, pour les jeunes, a été le fondement. Néanmoins demeure vivace, chez les anciens à la rancune tenace et qui ont connu la guerre, ses horreurs et ses vicissitudes, ce sentiment de méfiance pour ne pas dire de rejet.
Laissant la frontière à notre droite, nous cheminons à présent sur la crête de Bergevine ; d’un seul coup, le relief devient surprenant: l’érosion a travaillé le sol de manière inégale et saisissante: du ravin que nous longeons se détachent des sortes de cheminées en cascades, hautes saillies de couleur rougeâtre qui selon l’éclairage oblique du soleil qui nous fait face et des ombres qu’il engendre prennent un aspect menaçant ; la profondeur n’en semble que plus terrible. Si quelques pins s’agrippent sur les rebords, des rocs brisés gisent en bas parmi des arbrisseaux rampants. Louis, dont la témérité frise parfois l’inconscience m’en apporte une fois de plus la magnifique preuve: en effet, ne tient-il pas à tout prix à être photographié sur la plus haute de ces cheminées qui jouxte le ravin ? Je ne pense pas être particulièrement sensible au vertige, cependant une appréhension me saisit soudain à le voir dans un élan de suprême dédain franchir le précipice avec un saut d’une stupéfiante agilité au regard de son âge. Et lui, juché sur son perchoir, de m’expliquer de sa voix de stentor amplifiée par l’écho avec force gestes quelle position et sous quel angle je dois prendre le cliché afin d’en effectuer le meilleur cadrage. Je m’efforce de le contenter au plus vite pour une fois sans rechigner tant est grande mon impatience de le voir se tirer de là, mais le cabotin, trônant tel une statue sur son piédestal et cramponnant fièrement son bâton d’un air de défi, dressé tel un coq, n’en a pas pour autant fini de ses commentaires. Ainsi soit-il ! Le voilà immortalisé pour l’immédiate postérité. […]

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