Tristan
Corbière, de son vrai nom Édouard Joachim, fils d'un officier de marine
qui eut son heure de gloire en tant qu'écrivain et romancier de renom
régionaliste, passe la jeunesse désoeuvrée et triste d'un dandy
désabusé. Voyages (en Italie notamment), séjours dans des villes de
cure, amours malheureuses sont les seules expériences de sa brève
existence. Il en tira la matière de son oeuvre unique, le recueil
poétique les Amours jaunes, publié en 1873 à compte d'auteur.
Cette oeuvre s’avère moins magnifique que celles de Rimbaud ou de
Lautréamont, mais, se doit tout de même d'être citée aux côtés des
leurs: comme elles, cette oeuvre est porteuse d’une analogue révolte
contre l’existence et d’un semblable refus dans la forme même. « On
aime jaune comme on rit jaune », précisait Corbière donnant de la sorte
la clé de son recueil grinçant. Il lui faut crier sa détresse de breton
errant en la transformant en art, mais rester fidèle à celle-ci par une
anti-forme qui dénie toute beauté, toute récupération esthétique. Il
faut travailler des vers boiteux, disloqués comme le corps qui les
écrivait, reniés par les interruptions de tirets et de points de
suspension, récusés d’images triviales ou de rejets dérisoires. Il faut
cultiver, pratiquer l’imperfection même, au risque lucide d’être banni
de l’art officiel ou classique, au risque de se voir classer parmi les
poètes dits « maudits ».
Ces poèmes, surtout connus du public grâce à Verlaine, qui cite Corbière dans les Poètes maudits (1883).
Il fut un des premiers à avoir eu le courage de faire passer la
sincérité de son malaise avant l’apaisement harmonieux que doit
produire la bonne forme. Les images délibérément crues et aux rythmes
heurtés de ses Amours Jaunes,
emporta l'adhésion des symbolistes, puis des surréalistes: T.S. Eliot
ou Ezra Pound admirèrent en lui un lointain précurseur de leurs
démarches poétiques.